Six ans après l’incendie de Lubrizol, une pollution massive aux PFAS
L'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019. - © Jean-Jacques Ganon / AFP
L'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019. - © Jean-Jacques Ganon / AFP
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Six ans après l’incendie du 26 septembre 2019, des concentrations très importantes de PFAS imprègnent encore les sous-sols de l’usine Lubrizol de Rouen. Une pollution sous-estimée durant des années.
Rouen (Seine-Maritime), correspondance
Les fumées sont dissipées depuis six ans, mais la pollution, elle, est toujours massive. Sous le site de Lubrizol à Rouen, les concentrations de PFAS mesurées dans les eaux souterraines de l’usine sont hors norme. Malgré les mesures mises en place pour contenir la pollution sur le site industriel normand, victime le 26 septembre 2019 d’un grave incendie, les concentrations de ces polluants dits « éternels » sont particulièrement élevées. Elles dépassent jusqu’à 870 fois la norme de potabilité et de 43 fois celle permise pour un pompage dans la nappe phréatique.
Ces taux rivalisent avec ceux retrouvés sous l’usine Arkema de Pierre-Bénite au sud de Lyon, au cœur d’un vaste scandale sanitaire.
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Connues pour leur persistance dans l’environnement, les PFAS ont été utilisés des décennies durant notamment pour leurs propriétés imperméables. Un certain nombre de ces molécules ont été reconnues comme cancérigènes ou perturbateurs endocriniens.
L’ampleur de la contamination passée sous les radars
Si la présence de ces polluants sur le site de Lubrizol était connue dès le lendemain de la catastrophe, l’ampleur réelle de la contamination est passée sous les radars durant des années. Grâce à des analyses détaillées des eaux souterraines datant de début 2025 et confirmées mi-septembre par de nouvelles données que Reporterre s’est procurées, il a enfin été possible de saisir l’étendue de cette pollution.
Loin de se cantonner à la zone sinistrée en 2019, l’imprégnation touche en réalité la totalité du site industriel. Elle était sans doute déjà en partie présente avant même l’incendie.
Dès le lendemain de la catastrophe, une première contamination aux PFAS a été envisagée : celle due aux mousses anti-incendie, déversées massivement sur le brasier durant plusieurs jours. Ainsi, le rapport relatif aux conséquences environnementales de l’incendie publié fin 2020, mené par le bureau d’études Ramboll, relevait déjà la présence de plusieurs PFAS (notamment le PFOS, 6:2 FTS, 8:2 FT, PFPeA et PFHxA) dans certains prélèvements de sols.
Pour ce qui est des eaux souterraines, seules les concentrations de deux PFAS (le PFOS et le PFOA) avaient à l’époque été reportées sur le tableau bilan du rapport, qui ne prenait par ailleurs en compte que des prélèvements réalisés à la périphérie du lieu de l’incendie. Ainsi, le rapport relevait une concentration maximale de PFAS de 0,48 microgramme par litre (μg/L), très majoritairement du PFOA. Une pollution non négligeable, la norme de potabilité étant fixée depuis 2023 à 0,1 μg/L pour la somme de vingt PFAS parmi les plus courants, et à 2 μg/L pour le pompage dans la nappe phréatique avant traitement.
Un incendie... en 1993
On aurait alors pu penser l’affaire classée avec une contamination limitée, présente uniquement autour de la zone de l’incendie de 2019. Dans un arrêté de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) du 17 novembre 2023, l’administration évoquait pourtant la présence de quantités importantes de PFAS, de l’ordre de 30 μg/L pour la somme PFOS+PFOA en un point distant du lieu de l’incendie.
Selon le rapport, cette présence s’expliquerait non pas par l’incendie de 2019, mais par celui survenu en 1993 de l’usine Onduline, une entreprise qui fabriquait des plaques de toiture, et dont l’ancien emplacement est aujourd’hui le parking des employés de Lubrizol. Le rapport concluait ainsi, pour l’incendie de 2019, à « une absence d’impact dans les eaux souterraines lié à l’incendie concernant les PFAS », attribuant la présence de polluants au seul incendie de 1993.
Cette explication, commode pour Lubrizol, ne satisfait pas Christophe Holleville, le secrétaire de l’Union des victimes de Lubrizol. « Onduline, c’est leur bouc émissaire. Pour que l’explication soit convaincante, il aurait fallu des analyses des eaux souterraines, sauf qu’il n’y en a jamais eu : à l’époque, on ne faisait pas d’analyses des PFAS. »
En janvier 2025, les résultats d’une nouvelle campagne de prélèvements prescrite par la préfecture sont venus étayer ces résultats, mettant sérieusement à mal ce récit d’un accident industriel « propre ». Pour la première fois, et conformément aux nouvelles normes relatives à la qualité de l’eau, vingt PFAS ont été recherchés, et ce sur la totalité du vaste site industriel de plus de 11 hectares. Sur la zone sinistrée, des taux allant jusqu’à 11 μg/L, soit plus de 100 fois la norme de potabilité fixée à 0,1 μg/L pour vingt PFAS, ont été retrouvés.
La préfecture botte en touche
C’est cependant sur la partie du site qui n’a pas brûlé en 2019 qu’ont été retrouvées les concentrations les plus impressionnantes. En plusieurs points, ces dernières dépassent les 20 μg/L, avec un maximum de 87 μg/L, soit 870 fois la norme de potabilité. Une imprégnation hors de la zone sinistrée qui, selon le rapport d’inspection de la Dreal du 11 novembre 2023, était déjà évoquée par la société Lubrizol fin 2019 et la première campagne post-accident.
Ces informations ont été récemment confirmées par une étude similaire, finalisée à la mi-septembre dans le cadre du suivi bisannuel du site prescrit par la préfecture, que Reporterre a pu se procurer.
Contactée par Reporterre quant à l’origine de cette pollution, la société Lubrizol — qui affirme par ailleurs ne pas utiliser de PFAS dans la fabrication de ses produits sur son site normand — évoque à demi-mots l’accident d’Onduline. « À la suite de l’incendie, plusieurs laboratoires et organismes reconnus ont réalisé des analyses de l’air, du sol et de l’eau sous la supervision des autorités publiques qui ont révélé des mesures conformes aux niveaux historiques ou à d’autres facteurs contributifs », explique Emmanuelle Maddocks, responsable communication chez Lubrizol France.
La préfecture de Seine-Maritime avançait également cette possibilité en septembre 2023 dans un courrier adressé à l’Union des victimes de Lubrizol. Cette dernière y évoquait une présence de PFAS « préexistante avant l’incendie de 2019 et probablement due à l’incendie de l’établissement Onduline en 1993 ».
Pourtant, questionnée à ce sujet par Reporterre, cette dernière botte en touche, expliquant la présence généralisée de ces substances dans l’environnement. « La plupart des PFAS sont facilement transportés dans l’environnement sur de longues distances, loin de leur source d’émission. C’est pourquoi on constate la présence de PFAS dans de nombreuses ressources en eau, de surface ou souterraines. »
Pas de dépollution du site
En plus de révéler l’ampleur de la pollution, les analyses que Reporterre s’est procurées (2020 et 2025) montrent des différences dans les PFAS retrouvés sous les différents secteurs du site industriel. Ainsi, sur la zone incendiée en 2019, ce sont majoritairement deux molécules qui ont été retrouvées, le PFPeA et le PFHxA. Pour Louis Delon, chimiste de formation et porte-parole du collectif Ozon l’eau saine, qui alerte sur les pollutions aux PFAS dans le sud de Lyon, la présence importante de ces deux polluants autour des lieux de l’incendie pourrait témoigner de l’utilisation de mousses d’extinction par les pompiers. « La présence de PFPeA et PFHxa n’est pas une signature directe de mousse anti-incendie, mais c’est plutôt une signature de produit de dégradation de mousse anti-incendie. »
En revanche, c’est un autre polluant, peu présent sur la zone sinistrée, qui a été retrouvé en abondance sur les secteurs plus éloignés du lieu de l’incendie, le PFOS. Classée cancérigène possible par le Centre international de recherche sur le cancer, l’acide perfluorooctanesulfonique de son vrai nom est aussi un perturbateur endocrinien. Interdit par la convention de Stockholm en 2009, il a été massivement utilisé durant des décennies pour ses propriétés hydrophobes, dans des applications extrêmement variées. « Le PFOS a été utilisé dans plein d’applications, donc il peut y avoir différentes origines possibles, précise Louis Delon. Il peut aussi être une signature de mousse anti-incendie, c’était ce qu’on utilisait historiquement avant les années 2000. »
Si la nappe phréatique présente sous Lubrizol n’est reliée à aucun point de captage d’eau potable, elle est en revanche connectée à la Seine, qui coule à moins de 400 mètres au nord. Questionnée sur le risque de relargage de polluants dans le fleuve, la préfecture reste, là encore, laconique. « Si tous les risques sont encore loin d’être évalués, il est reconnu que certains [PFAS] s’accumulent dans les organismes et se retrouvent dans la chaîne alimentaire. »
Par ailleurs, une éventuelle dépollution du site n’est, pour l’administration, pas à l’ordre du jour. « Dans la mesure où le comportement dans l’environnement des différents PFAS n’est pas encore connu, où il n’existe pas de valeurs toxicologiques de référence (VTR) pour la grande majorité des PFAS [...], il est difficile aujourd’hui de fixer des objectifs de dépollution. »